Il y a quelques 50 000 ans, la conscience humaine a progressivement pris sa forme actuelle, déployant un plus haut niveau d’éveil que tout autre animal et la capacité d’apprendre et de communiquer des idées élaborées. L’inventivité de ce cerveau a eu une influence marquée sur la complexité de son environnement et a généré des révolutions dans les domaines de l’agriculture, de l’industrie et de l’information.

En l’espace d’un instant évolutionnaire, la complexité des défis que cet homo sapiens a dû relever a explosé. Il y a à peine deux siècles, la plupart d’entre nous étions fermiers; seulement trois pourcent d’entre nous vivions dans des villes. Nos vies se sont depuis complètement transformées : la majorité d’entre nous dans le monde développé sommes des travailleurs du savoir et la moitié d’entre nous vivons dans des villes surpeuplées en pleine expansion.

 Nous sommes vulnérables à deux écueils lorsque nous nous attaquons à la complexité : notre propension à trop simplifier et notre tendance à être trop confiants. Nous avons développé ces deux mécanismes d’adaptation au cours de nombreux millénaires.

Les défis d’aujourd’hui ressemblent peu à ceux que des centaines de générations de nos ancêtres ont eu à affronter. Les changements climatiques, le terrorisme à grande échelle, l’écart croissant entre les riches et les pauvres, les centres urbains surpeuplés : ces types de problèmes sont qualitativement différents des défis simples que nous gérons avec expertise. Les causes et les effets des problèmes simples sont étroitement liés et évidents et, étant donné que les éléments qui les caractérisent ont tendance à rester constants d’une situation à l’autre, apprendre (à cuisiner ou à conduire, par exemple) relève essentiellement de la pratique. Les défis complexes, d’autre part, se caractérisent par une interaction compliquée entre plusieurs facteurs déterminants. Ces systèmes imbriqués de relations de cause à effet sont difficiles à déchiffrer car les indices de leur connectivité sont enfouis sous la surface de l’information immédiatement disponible. Il n’y pas deux problèmes complexes qui sont identiques, ce qui rend l’expertise difficile à acquérir.

Voici un exemple : Le « Partenariat pour un monde sans paludisme » a été lancé en 1998 en vue de réduire la maladie dans les pays en voie de développement. L’initiative incluait la distribution de moustiquaires de lit à des femmes enceintes et à des enfants pour les protéger des moustiques porteurs de la maladie. Dans les villages de pêcheurs toutefois, les moustiquaires ont plutôt été utilisées pour attraper et faire sécher le poisson. Face au choix de prévenir éventuellement la maladie du paludisme dans l’avenir ou d’éviter la famine maintenant, les villageois ont reconfiguré l’utilisation des moustiquaires. Dans certaines régions, la distribution des moustiquaires a en fait augmenté la menace de famine du fait que les stocks de poissons avaient été énormément décimés : Les moustiquaires à la trame serrée piégeaient et tuaient les poissons juvéniles, les empêchant d’arriver à maturation et de se reproduire. L’information cachée de ce problème complexe n’avait pas été découverte du fait que l’on ne l’avait jamais recherchée. Personne n’avait envisagé les autres emplois potentiels des moustiquaires ni la façon dont les villageois établiraient l’ordre de priorité des diverses utilisations de celles-ci compte tenu de tout ce qui menaçait leur existence quotidiennement.

Nous sommes vulnérables à deux écueils lorsque nous nous attaquons à la complexité : notre propension à trop simplifier et notre tendance à être trop confiants. Nous avons développé ces deux mécanismes d’adaptation au cours de nombreux millénaires. Nous simplifions tout ce à quoi nous pensons – cela est nécessaire du fait que notre capacité cérébrale limitée n’est pas en mesure de gérer le déluge de données sensorielles qui nous assaille à chaque instant de notre vie. Et lorsque nous arrivons à des conclusions préliminaires qui nous paraissent justes, nous les remettons rarement en question. Nous nous empressons plutôt de conclure avec confiance et certitude. Ces deux lacunes cognitives améliorent nos chances de survie la plupart du temps, mais elles nous induisent en erreur lorsqu’il s’agit de résoudre des problèmes complexes parce que notre expertise pour décoder la complexité est sous-développée. Les problèmes complexes exigent plus de temps et d’exploration que nous leur accordons en général.

De plus en plus, nos vies professionnelles et personnelles sont dominées par la complexité, ce qui rend la nécessité d’acquérir un meilleur niveau de sophistication cognitive d’autant plus impérative. Nous devons aider les jeunes à prendre conscience des raccourcis de pensée auxquels nous sommes prédisposés et des façons dont nous pouvons les éviter. Nous devons les former pour qu’ils posent plus de questions, recherchent l’information manquante et interconnectée et résistent à la tentation de « conclure et de passer à la suite » en suspendant leur jugement avant de tirer de conclusions. La complexité exige une grande flexibilité cognitive et l’abandon d’habitudes profondément ancrées. Le plus tôt nos éduquons les jeunes dans en ce sens, le plus ils seront capables de naviguer dans le monde complexe dont ils ont hérité.