Les livres sans papier sont-ils l’avenir?

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Les manuels ont tendance à coûter cher du fait, essentiellement, que leur matière est très spécialisée et qu’ils comptent beaucoup moins d’acheteurs potentiels (les étudiants) que le grand succès de librairie typique qui cible le marché de masse.

Face à la nécessité d’avoir à dépenser de grosses sommes pour acheter des manuels, il est compréhensible que l’option de pouvoir épargner en achetant leurs versions électroniques (au lieu de la variété imprimée) soit attrayante.

À une époque où l’information abonde, on penserait que tout ce que la technologie peut faire pour rendre la gestion de toute ces données plus abordable et plus pratique serait une bonne chose mais, vu les caractéristiques uniques du cerveau humain, ce n’est pas toujours le cas.

Certains indices suggèrent que ce que l’on lit en utilisant un appareil, qu’il s’agisse d’un ordinateur, d’une tablette ou d’un lecteur électronique, ne pénètre pas dans nos cerveaux aussi rapidement ou dans la même mesure que lorsque nous lisons le même matériel dans un livre imprimé.

« Les psychologues font la distinction entre se souvenir de quelque chose – c’est-à-dire se rappeler un élément d’information ainsi que des détails contextuels, comme par exemple où, quand et comment nous avons appris la chose – et savoir quelque chose, ce qui signifie avoir le sentiment qu’une chose est vraie sans se souvenir comment nous l’avons appris. Le souvenir est une forme de mémoire plus faible qui s’effacera probablement à moins qu’elle ne soit convertie en une mémoire à long terme plus stable qui sera « sue » à partir de ce moment-là. »1

L’avantage de savoir quelque chose est que vous pouvez accéder à cette information plus facilement et rapidement, ce qui vous donne un avantage d’apprentissage.

Les chercheurs ont découvert que :

  • Lorsque des étudiants étaient testés sur du matériel lu sur un moniteur d’ordinateur plutôt que dans un livre imprimé, les groupes obtenaient des résultats similaires, mais les lecteurs sur appareil (les étudiants lisant le texte sur un ordinateur, un lecteur électronique ou une tablette) se fiaient plus à la mémoire pour fournir des réponses correctes alors que les lecteurs sur papier (les étudiants lisant le texte imprimé sur papier) avaient tendance à « savoir » les réponses.2
  • Une autre recherche, effectuée en 2011, a trouvé que les lecteurs sur papier « comprenaient les sujets plus rapidement, faisaient preuve d’une rétention plus accessible (la réponse leur « revenait » tout simplement quand on la leur demandait) et lisaient le matériel plus rapidement. »3
  • Les lecteurs sur appareil avaient plus de difficulté que les lecteurs sur papier en ce qui a trait à  la « reconstruction de l’intrigue » qui se rapporte au déroulement des événements dans une histoire. »3
  • Dans une étude effectuée parmi des étudiants de 10e année, les lecteurs sur papier affichaient une meilleure compréhension de lecture. 4

Nous avons tendance à comprendre et à mémoriser plus facilement si nous utilisons plusieurs facultés sensorielles lorsque nous exerçons une activité. Les différences d’apprentissage que nous constatons entre la lecture sur un appareil et la lecture d’un livre imprimé semblent découler de l’« assemblage » de l’information et de la façon dont elle est présentée.5

Lire un livre imprimé engage plusieurs facultés sensorielles. Chaque fois que nous prenons un livre, nous le touchons et voyons sa couverture. Un livre a un poids, sa couverture peut être embossée d’une texture et le papier à l’intérieur dégage une odeur particulière. Divers types de papier, de styles d’impression et de police ajoutent à l’expérience multisensorielle liée à la lecture d’un livre. Lorsque vous tenez un livre alors que vous le lisez, vous savez où vous vous trouvez dans ce livre selon l’épaisseur des pages de gauche par comparaison à celles de droite. Les chapitres dans un livre imprimé commencent en général sur la page droite et se terminent sur la page gauche. Les appareils n’éveillent pas nos sens et ne nous donnent pas une la même idée de là où nous en sommes dans le livre.

Le livre de Maryann Wolf « Proust and the squid » explique notre expérience du langage écrit et de la lecture. Nos cerveaux voient les mots et les lettres sur une page comme étant une collection d’objets physiques parce que nous ne sommes pas préprogrammés pour lire. « Le cerveau humain improvise un tout nouveau circuit pour lire en tissant ensemble (en établissant des connexions entre) diverses partie du cerveau réservées à d’autres fonctions comme le langage parlé, le mouvement et la vision. »6 Nos cerveaux peuvent ainsi interpréter les mots sur une page un peu comme s’il s’agissait d’une carte routière, avec des points de repère et des séquences auxquels notre mémoire peut s’agripper pour nous aider à nous souvenir non seulement d’éléments individuels mais aussi de la façon dont ces éléments fusionnent pour constituer l’« ensemble » de l’expérience de la matière.7 Lorsque nous parvenons à avoir cette « vision globale » nous sommes mieux équipé pour apprendre et « savoir » l’information qu’il renferme.

Il n’est ainsi pas surprenant que tout ce qui ajoute à la richesse de l’expérience du toucher, de la sensation, de la vision et de l’odeur associée à la lecture facilite la création et la rétention d’un « plan du contenu ». Et la recherche confirme cela. Les gens qui lisent des textes en utilisant des appareils doivent faire plus d’efforts pour trouver et mémoriser certaines bribes d’information dans ces textes par comparaison à ceux qui lisent le même texte imprimé dans un livre.

Nos appareils, le sommeil et l’apprentissage

Malheureusement, il y a d’autres mauvaises nouvelles pour les étudiants qui espèrent alléger leur sac à dos et économiser en passant des manuels imprimés aux manuels électroniques. Une recherche récente8 a indiqué que lire sur un appareil rétroéclairé avant l’heure du coucher (lorsque nombre d’étudiants font leurs lectures scolaires) entrave leur capacité de bien dormir, ce qui en retour rend l’apprentissage plus difficile.

Il a été constaté que lire sur un appareil rétroéclairé avant d’aller se coucher réduisait la production de mélatonine (l’hormone du sommeil) de 55 %. De ce fait, ces lecteurs sur appareil prenaient en moyenne dix minutes de plus pour s’endormir et ils éprouvaient moins de sommeil rapide (le sommeil profond dans lequel on rêve) au cours de la nuit. Le matin suivant, les lecteurs sur appareil prenaient plus de temps pour se sentir alerte et, à l’heure de s’endormir cette nuit-là, leur horloge biologique était décalée de plus de 90 minutes, les gardant éveillés encore plus tard que la nuit précédente (et cela sans avoir réutilisé un appareil pour lire avant de s’endormir)

Il n’est pas difficile de voir comment quelques nuits passées à lire au moyen d’un appareil juste avant le coucher peuvent réellement perturber votre horloge biologique, mais quel effet cela peut-il avoir sur votre capacité d’apprendre?

Selon Dr Matthieu Walker, un scientifique du sommeil à la University of California, à Berkeley, dormir avant d’apprendre prépare votre cerveau à créer des souvenirs. Et, dormir après l’apprentissage « est essentiel pour aider à sauvegarder et à cimenter cette nouvelle information dans l’architecture du cerveau, ce qui signifie que vous serez moins apte à l’oublier. » Si vous n’avez pas dormi, votre capacité d’apprendre de nouvelles choses pourrait chuter de jusqu’à 40 %.9

Dr Michael Craig Miller a examiné la recherche10 liée à l’incidence du sommeil sur l’apprentissage et voici ce qu’il en a conclut :

  • Les étudiants qui ont dormi entre des sessions au cours desquelles ils devaient résoudre des problèmes mathématiques résolvaient ces problèmes légèrement plus vite et étaient « plus susceptibles de trouver une solution cachée pour l’énigme qui exigeait de l’intuition plutôt qu’une augmentation de la performance. »
  • « Les rêves qui surviennent lors du sommeil rapide ont tendance à avoir des connexions ou des associations s’effectuant par bonds plutôt que par le biais d’une progression linéaire et logique. Le sommeil rapide peut stimuler la réflexion originale requise pour avoir de l’intuition. »

Alors l’évidence semble indiquer qu’un manuel imprimé sur papier est un meilleur outil d’apprentissage qu’un appareil présentant le même texte sur un écran. Le manuel imprimé de la « vielle école » n’est donc probablement pas désuet et il ne devrait pas disparaître dans le proche avenir.

Si le texte imprimé sur papier est la technologie supérieure pour certains types de connaissances ou d’apprentissage, les questions à poser pour l’avenir sont peut-être « Qu’est-ce qui est unique dans la façon dont la technologie des appareils et des ordinateurs transmet l’information et les expériences qui soutiennent la manière dont les humains apprennent, et comment cette technologie peut-elle être utilisée en conjonction avec le texte imprimé? »

Can Technology Help Us Learn? nous fait part à la fois de la recherche et de quelques idées susceptibles de nous aider à répondre à ces questions. 

Dans l’intérim, les étudiants devront probablement continuer à payer le prix pour des manuels imprimés s’ils souhaitent optimiser l’apprentissage qu’ils acquièrent en lisant un texte. Les  librairies collégiales et universitaires offrent heureusement des options pour réduire le coût des manuels en offrant des services de location de livres et des ventes de livres d’occasion ainsi que des programmes de rachat de livres usagés. Les étudiants peuvent aussi revendre directement leurs manuels usagés par l’entremise de points de ventes comme les sites de médias sociaux. Collaborer avec des professeurs pour vérifier en continuité quel manuels ils utilisent dans leurs cours peut être utile dans ce genre de recyclage pour aider les étudiants à gérer cette partie de frais associés à leurs études postsecondaires.

1   The Reading Brain in the Digital Age: The Science of Paper versus Screens, Ferris Jabr, Scientific American, 11 avril 2013,  http://www.scientificamerican.com/article/reading-paper-screens/

2   Kate Garland and colleagues (2003), noté dans The Reading Brain in the Digital Age: The Science of Paper versus Screens, Ferris Jabr, Scientific American, 11 avril 2013,  http://www.scientificamerican.com/article/reading-paper-screens/

3    Kate Garland et ses collègues (2011), noté dans Speed and Retention – Are e-Readers Slower and More Forgetful?, Kent Anderson, Scholarly Kitchen, 21 mars 2012,  http://scholarlykitchen.sspnet.org/2012/03/21/speed-and-retention-are-e-readers-slower-and-more-forgetful/

4   Readers absorb less on Kindles than on paper, study finds, Alison Flood, 19 août 2014, http://www.theguardian.com/books/2014/aug/19/readers-absorb-less-kindles-paper-study-plot-ereader-digitisation

5   Speed and Retention – Are e-Readers Slower and More Forgetful? Kent Anderson, Scholarly Kitchen, March 21, 2012,  http://scholarlykitchen.sspnet.org/2012/03/21/speed-and-retention-are-e-readers-slower-and-more-forgetful/

6   Fondé sur le contenu du livre de Maryann Wolf « Proust and the Squid » noté dans The Reading Brain in the Digital Age: The Science of Paper versus Screens, Ferris Jabr, Scientific American, 11 avril 2013,  http://www.scientificamerican.com/article/reading-paper-screens/

7   The Reading Brain in the Digital Age: The Science of Paper versus Screens, Ferris Jabr, Scientific American, 11 avril 2013,  http://www.scientificamerican.com/article/reading-paper-screens/

8   Evening use of light-emitting eReaders negatively affects sleep, circadian timing, and next-morning alertness, Anne-Marie Changa, Daniel Aeschbacha, Jeanne F. Duffy and Charles A. Czeislera, Proceedings of the National Academy of Sciences, 27 janvier 2015, vol. 112, no 4, 1232-1237, http://www.pnas.org/content/112/4/1232.full.pdf

9   Sleep on it: How Snoozing Strengthens Memories, NIH News in Health, Avril 2013  http://newsinhealth.nih.gov/issue/Apr2013/feature2

10  How Sleep Affects Learning and Memory, Michael Craig Miller, M.D., rédacteur en chef des publications sur la santé mentale chez Harvard Health Publications. http://www.intelihealth.com/article/how-sleep-affects-learning-and-memory?hd=Minding

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